[France] Alpes - Meije orientale (1994)

Je m'étais promis de me mesurer à la traversée des arêtes de la Meije (montée par la Bérarde et descente sur Le Pied du Col) avant mes 40 ans. Pour cela, j'étais allé voir de plus près ce à quoi je m'engageais... Bien m'en a pris ! En préalable, j'avais décidé, dans le respect d'une progression et 6 ans après avoir participé à une "collective" du bureau des guides de La Grave sur la Tête des Corridors, une course glaciaire débonnaire sans réelle difficulté, de me rendre au sommet d'un des 3 pics de la Meije, le Pic oriental, a priori le plus facile. Assurément beaucoup plus technique que la Tête des Corridors, il n'y avait quand même pas de difficultés insurmontables pour un alpiniste habitué à évoluer depuis quelques années au sein de cordées alpines se mesurant à des niveaux allant de F à AD- (Ah, les stages Alpinisme de l'UCPA ! Quelle école et à prix maîtrisé...). Si l'ascension de la Meije orientale par sa voie normale ne m'a pas paru difficile, il faut dire que la neige était bonne et bien portante et la météo au beau fixe. Non, non, le plus dur de la course, à l'époque (je vous parle d'une temps que les moins de...), était de trouver une place pour dormir dans la cabane du refuge de l'Aigle entre ceux qui avaient réservé et les alpinistes débouchant en retard de la traversée des arêtes de la Meije en provenance du refuge du Promontoire et qui ne pouvaient décemment pas poursuivre dans la descente vers la vallée à ces heures indues...).

Le refuge de l'Aigle (en 1994)

Mais revenons à la Meije orientale : cette course en haute montagne est vraiment de première qualité tant au niveau du plaisir de la grimpe, du peu de difficultés à surmonter et des panoramas exceptionnels qui sont dispensés tout là-haut à 3891m (soit à peine moins que l'emblématique Grand Pic dit Pic occidental et ses 3983m voire le Doigt de Dieu et ses 3973m...). Et c'est bien au moment où je foulais le sommet de la Meije orientale que je me suis décidé à ne pas décider de tenter la traversée... La description dispensée dans les différents bouquins techniques ou historiques magnifient cette course mais je peux vous dire qu'en ayant approché de très près l'enfilade des arêtes de la Meije, on est vite refroidi, au propre comme au figuré... Cela dépassait de beaucoup mes compétences acquises avec des risques avérés non pas d'accident mais de dégradation météo, de soudaine méforme due au froid et surtout de retard sur l'horaire. Autant j'arrive à tenir un rythme correct en marche pédestre même si la fatigue commence à me gagner, autant sur ce genre de traversée technique, je pressentais un risque de blocage si d'aventure tout "se barrait en c...". Je suis quand même celui qui me connaît le mieux... Alors basta avec la traversée des arêtes de la Meije ! On se contentera d'avoir été côté Bérarde jusqu'à la brèche de la Meije, d'avoir fait l'ascension du Râteau W pour contempler les parois N dantesques du Pic occidental et celui du Pic N des Cavales pour décrypter toutes les anfractuosités du rempart méridional. Quand à la quête de mes 40 ans, j'ai aujourd'hui entre 2 et 3 dizaines de piges en plus et je ne regrette pas de ne pas m'y être lancé, dans cette traversée de haut niveau... Mais, j'ai toujours présent à l'esprit cette belle quête du sommet occidental de la Meije. Et on va se dire que c'est déjà beau...

Coucher de soleil sur le massif de la Meije

Diaporama Jour 1 : Départ dans le milieu de matinée depuis le parking du Pied du Col pour suivre un bon sentier qui de lacet en lacet s'élève dans les pentes d'un coteau assez redressé recouvert d'alpages. Plus on se rapproche du bastion N du Bec de l'Homme plus l'herbe se fait rare jusqu'à disparaître du paysage environnant. On a eu 600m de montée bucolique avec des myriades de fleurs alpestres pour la plupart d'entre elles protégées puisqu'on évolue à l'intérieur des limites du Parc des Ecrins (edelweiss, lis martagon, lis orangé, etc.). Puis c'est le minéral qui nous prend d'un coup alors que l'on remonte pleine pente un éboulis recouvert d'un névé dans sa partie supérieure juste au pied du col du Bec. On est à 3065m. On vient parcourir 1400m de dénivelée mais, positivons, il n'en reste plus que 400, au moins... Au moins, disai-je, car c'est à partir de cette brèche située sur l'arête N du Bec de l'Homme que l'on va tenter de rejoindre le glacier du Tabuchet par le biais de la Vire Amieux qui présente un itinéraire de désescalade de la paroi détritique pour que l'on puisse poser le pied sur la glace (et depuis 1994, la fonte du glacier s'étant opérée, la déclivité s'est encore creusée entre la sortie de la vire et la hauteur de la glace...). Une fois sur le glacier du Tabuchet, on chausse les crampons pour louvoyer entre les crevasses du glacier sous le rempart W du Bec de l'Homme. A 3400m, la montée est quasiment finie en traversant le plateau neigeux qui précède l'arrivée à la base du Rocher de l'Aigle. Ouf ! Plus que quelques mètres de grimpette sur les éboulis jaunes pour atteindre la porte du refuge et s'adresser poliment au gardien "Bonjour ! Une mousse, c'est possible ?"...

Depuis le sommet de la Meije orientale, le Pic central ou Doigt de Dieu

Jour 2 : Départ à la fraîche alors que l'horizon E devient laiteux. La course n'est pas très longue, au maximum 3 heures pour atteindre le sommet... On s'élève tout d'abord sur la ligne de séparation entre les glaciers du Tabuchet (à droite) et de l'Homme (à gauche) en louvoyant entre les séracs qui marquent la ligne de fracture à la base de la Tête des Corridors. Vers 3550m on incline la marche vers la G pour rejoindre la base de l'arête NE. A cet endroit, une partie technique nous attend avec le franchissement de la rimaye, parfois un trou béant qui défend l'accès à la pente de neige côté W de l'arête NE. Puis, c'est un grimpette d'une cinquantaine de mètres pour rejoindre l'arête NE et en suivre le fil. On alterne passages en neige et en rocher sans difficulté technique pour finir par l'arête sommitale aérienne (mais pas trop...) qui conduit à la cime. La dent du Doigt de Dieu émerge brusquement de l'arrière du triangle de neige sur lequel on s'élève et on rejoint les rochers empilés à l'W du sommet. Là, on a tout le temps de déguster le panorama à 360° offert. Que c'est beau ! Et porte-t-il loin : le Sirac au S, le Dévoluy au SW, les Grandes Rousses et les plateaux du Vercors à l'W, Belledonne et le pays d'Arvan au N avec tout au fond le Mont-Blanc, le Briançonnais au NE, le Queyras à l'E et jusqu'au Mont-Viso au SE. Tout proches, à l'W le Doigt de Dieu est pointé vers le ciel (tiens, au passage, c'est pentu de partout...), à l'opposé le Pic Gaspard et le Pavé dominent la combe que forment les deux glaciers de l'Homme et du Lautaret. On aimerait que ce temps dévolu à la contemplation n'en finisse pas... Mais, si l'on ne veut pas patauger dans la soupe (la neige qui s'est réchauffée et qui reprend une consistance flotteuse...) plus bas, il va falloir penser à descendre. Dommage ! On emprunte le même itinéraire qu'à l'aller jusqu'au refuge. On récupère ses affaires et on s'engage dans la descente du glacier du Tabuchet pour rejoindre le départ de la vire Amieux, vire que l'on escalade avant de basculer définitivement dans l'éboulis qui descend du col du Bec. On retrouve les alpages vers 2200m où le bon sentier va nous emmener au parking du Pied du Col. Depuis le sommet de la Meije orientale, on aura descendu 2400m (en comptant les 30m de remontée au refuge et les 120m de la vire Amieux...). Histoire de se rassurer, les douleurs musculaires que l'on ressent dans les cuisses et les mollets, c'est normal...!

Les 3 Meije vues depuis le refuge de l'Aigle