Au Mustang, les népalais : constructeurs et destructeurs...?

Retour d'un voyage au Mustang au printemps 2019...

Ils sont en train de tuer le Mustang ! Ou tout du moins la portion la plus connue... Non contents de la qualité de la piste historique construite il y a moins de dix ans, la nouvelle génération d'ingénieurs des « Ponts et Chaussées » locale a décidé qu'une route à vocation internationale (entre le Népal et la Chine par exemple...) ne doit pas faire moins de 20 mètres de large et que le tracé des pentes et des virages doit permettre d'y faire évoluer des semi-remorques de grande longueur. Et tout cela au milieu d'un espace naturel préservé depuis des milliers d'années... Et c'est bien là que le bât blesse ! Pas satisfaits du profil du tracé précédent, les concepteurs de cette route (qu'ils espèrent dans le futur devenir le nouvel axe commercial nord-sud...) ont défini de nouveaux tracés, si possible très différents des anciens (ce n'est pas un problème d'avoir deux ou trois tracés parallèles voire plus à quelques mètres de distance l'un de l'autre : l'ancien, le tout nouveau et tous les essais malencontreux qui se sont terminés dans une roche plus rebelle que les autres à vouloir se faire transpercer...). Il en résulte une vision apocalyptique d'espaces naturels d'une exceptionnelle beauté (autrefois...) qui se retrouvent lardés de multiples bandes parallèles disgracieuses au pied desquelles on distingue les vestiges des sentiers historiques perdu corps et biens (un exemple entre Chele et Samar où le sentier tracé dans la falaise n'est plus...), ensevelis qu'ils ont été sous les tonnes de gravats expulsés par la noria de Caterpillar© qui œuvrent juste au-dessus (Ah ! Newton...).

Les travaux de la route à l'approche de Chele

Je ne peux pas passer sous silence l'oubli de connecter les anciennes pistes émissaires qui desservaient les alpages et qui sont aujourd'hui inutilisables par les bergers du fait que la nouvelle piste se trouve 15 mètres en contrebas et que rien n'a été prévu pour assurer la continuité de service. On ne va pas s'emm... avec les locaux quand même ! Et puis ce sont des nomades, pas d'ici en plus...

Plus modestement, les sentiers de randonnée ont été affectés : pas sur leur tracé dans la montagne où les bergers et leurs troupeaux assurent l'entretien et le nivellement par leur passage quotidien mais, là encore, sur le rattachement à ces nouveaux axes principaux qui ne sont plus de niveau et qui nécessitent pour les hommes et les animaux de bât de devoir franchir très difficilement la montagne de gravats qui les bordent... Priorité au commerce ! Et routier...

C'est un véritable massacre des paysages autrefois si naturels et sauvages. Seuls les villages sont épargnés, et encore parce que l'on a trouvé un passage alternatif (mais si il n'y en avait pas eu de disponible, les maisons auraient été frappées d'alignement...). Épargnés les villages ? Enfin, c'est une manière de le dire, car ceux-ci voient se construire à leur périphérie de nombreux lodges d'architecture pas toujours du meilleur goût. Comme dans de nombreuses régions du Népal où les paysans ont disparu (disparu des campagnes pour aller s’agglutiner à la périphérie de Kathmandu, ne rêvons pas...), ils sont remplacés par des businessmen possédant plusieurs lodges et commerces, le Mustang est appelé à perdre son âme !

Les chörtens Rigzum Gonpo de Samar veillent de loin sur la route...

Revenons aux paysages : la partie ouest du Mustang, celle qui recèle la majorité des spots touristiques mondialement connus (Chele, Samar, Ghilling, Ghemi, Dhakmar, Tsarang, Lo Manthang, Chhoser, etc.), est en train de devenir le lieu d'un tourisme automobile où l'on prend des photos depuis le siège de son 4x4, climatiseur en route et vitres closes (car il y a du vent et de la poussière...). Ce que l'on désirait en pensée lors des longues journées de marche d'approche d'autrefois se livre à présent sans aucune « bataille », ni effort, ni sueur. Alors, force est de s'adresser au ministère du tourisme népalais : pour quelle raison faire encore payer le permis spécial de restricted area (je le rappelle 500 USD pour 10 jours et 50 USD pour chaque jour supplémentaire) alors que le trekker ne dispose même plus de la protection ni de la qualité qu'il est en mesure d'attendre de la part de ces « aires protégées » ? Au moins sur la partie ouest du Mustang...

Car Mère Nature a bien fait les choses, elle qui a dessiné la rive gauche de la Kali Gandaki un « peu plus » chaotique que la rive droite (celle de la route...). Quoique les Caterpillar© ne semblent pas avoir de limites à leur folie constructrice (ou plutôt destructrice...), la partie est du Mustang au relief tourmenté, cette partie sauvage et loin de tout devrait rester pour encore un bon moment à l'écart des travaux et vierge de routes (les trois seuls villages isolés de la partie est sont aujourd'hui connectés par une piste, une ancienne pour Samdzong et deux récentes pour Dhey et Tangge).

Sur la piste de Tsarang à Dhey peu avant le col à 3920m

Mustang : le point sur les possibilités de trekking hors piste (ou avec une portion congrue...) autour de la Kali Gandaki

Depuis quelques années déjà, il n'y avait plus aucune raison de parcourir à pieds l'itinéraire qui s'inscrit entre Jomosom et Kagbeni en rive gauche de la Kali Gandaki : poussiéreux, caillouteux et vent violent tous les jours que Bouddha fait... Au-delà, jusqu'à Chhusang, l'élargissement de la route condamne de facto la randonnée pédestre. Du moins jusqu'à Tangbe où l'on peut s'engager sur un chemin de traverse qui rejoint Tetang, un village proche de la route mais resté en l'état comme il devait être il y a une centaine d'années, voire plus...
- Entre Chhusang et Samar : c'est actuellement le lieu de tous les chantiers. Comme annoncé précédemment, le sentier taillé dans la falaise face à Ghyakar est perdu et le choix est simple : poursuivre sur la piste jusqu'à Samar ou suivre la piste (encore une fois...) qui remonte le plateau de Ghyakar pour rejoindre Samar. Choix cornélien en diable... Il est bien préférable de monter à bord d'une jeep et de négocier avec le chauffeur quelques arrêts ponctuels pour la prise de photos au cours de l'itinéraire. Ce n'est qu'à partir de Samar que l'on peut envisager n'évoluer que sur sentier et ne fouler que de petites sections de piste à l'approche des villages étapes.
- De Samar à Ghilling : l'itinéraire qui passe par Chungsi cave est préservé jusqu'à Syangmoche et même jusqu'à l'étape (en faisant abstraction des diférentes pistes que l'on aura à croiser).
- De Ghilling à Ghemi : oubliez le Nyi La et engagez vous sur le parcours de crêtes débonnaires mais très panoramiques.
- De Ghemi à Dhakmar : le sentier est quasiment sauf mais je vous engage à faire la boucle hors des sentiers battus qui passe par les crêtes des roches bleues de Ghemi et se poursuit par celles rutilantes des falaises de Dhakmar.
- Depuis Dhakmar et jusqu'à Lo Manthang, la traversée via Lo Gekar et le Chogdo La vous séduira par ses grands espaces naturels où évolue une faune ailée de griffons himalayens et de vautours-fauves.
- Tout autour de Lo Manthang, on dispose de pas mal de balades en boucle (Samdrubling, Thinggar, la crête des forts, le parcours de crêtes de la Sakau danda, les sources chaudes de Mardzong, la grotte « merveilleuse » de Konchok Ling, l'autre grotte « merveilleuse » de Ritseling, etc.) qui s'affranchissent sur la majeure partie de l'itinéraire des pistes tracées pour desservir les villages alentours. De toutes les manières les touristes motorisés ne s'éloignent pas des sites s'ils ne sont pas accessibles en 4x4... Donc, on les retrouve seulement à Garphu, Niphu et Jhong.
- Entre Lo Manthang, Dhi et Yara, un peu de piste jusqu'au Lo La avant de partir à gauche sur le sentier des crêtes (toujours aussi beau...) qui plonge ensuite dans le sillon tracé par la Mustang khola. Avec un petit peu plus de dénivelée, il y a aussi un itinéraire alternatif qui rejoint le sentier de crêtes au départ des sources chaudes de Mardzong et qui permet d'éviter la montée peu intéressante du Lo La, par contre 150 mètres de plus de dénivelée...
- Autour de Yara, la boucle passant par Tashi Kabum et Luri Gonpa emprunte des vieux sentiers, le lit de la rivière et un canyon caché incroyable entre Ghara et Yara. Allez ! Deux kilomètres de marche sur la piste désaffectée de Khete, seulement...
- De Yara à Tangge, le sentier de liaison existe toujours mais a été à quelques endroits (sur moins de 2 kilomètres) phagocyté par les nouvelles pistes qui rejoignent Dhey et Tangge au départ de Tsarang. Mais cela reste très acceptable... Noter que la traversée de la Dhechyang khola a été aménagée avec la récente construction d'une passerelle métallique qui évite d'avoir à se déchausser.
- De Tangge à Tetang ou Chhusang, la Siyarko Tangk danda propose cet itinéraire en terre et ciel de légende duquel on embrasse la totalité des grands espaces naturels du haut Mustang, sans que l'on n'aperçoive une piste (par contre, en ce moment, les tac-tac-tac des travaux résonnent bien...). Noter à Pa, à mi-chemin de la grande « bambée » (8 à 10h de marche et 1300 mètres de dénivelée positive pour 1600 mètres de négative), la présence toute l'année d'une source captée dans la montagne du Baha La. Et, pour les personnes fatiguées, la possibilité de faire étape dans la cabane très sommaire mise à disposition sur le site.
- De Tetang ou Chhusang, si vous êtes pressé de rentrer il y a les jeeps, sinon vous pouvez vous mesurer aux 4077 mètres du Gyu La qui propose un superbe belvédère sur le massif de l'Annapurna I (et un peu plus bas sur le Dhaulagiri I) avant de descendre sur Jhong et au-delà passer la nuit à Jharkot, loin de l'agitation de la « mégapole » Muktinath.
- Pour finir, au lieu de descendre directement jusqu'à Jomosom en jeep, pourquoi ne pas envisager depuis Jharkot de rejoindre par la montagne Lupra, ce petit village si proche de la « civilisation » mais loin de tout, où l'on peut visiter un gonpa bön en préalable à la descente, à pieds cette fois-ci et en suivant la variante balisée du tour des Annapurna, vers Jomosom.
A Jomosom, le lendemain, liaison aérienne vers Pokhara en 16 minutes chrono mais 130 USD... ou alors liaison routière sur la piste défoncée, travaux d'élargissement obligent, jusqu'à Beni et au-delà Pokhara (juste 10 heures de cahots...).

Les falaises de Dhakmar vues d'en haut...

Mustang : et si on allait découvrir les espaces vierges de touristes situés à l'est ?

Grand bonheur pour le trekker un peu autonome ou disposant de l'assistance d'une équipe népalaise (accompagnateur, cuisinier, porteurs ou caravane muletière) ! La partie est est ouverte et c'est un terrain de jeux au potentiel exceptionnel. Encore libre de tout itinéraire carrossable, et pour longtemps encore... A vous les grands espaces ! Mais il ne faudra pas compter sur un quelconque lodge, ni débusquer des possibilités de ravitaillement. Quasi vierge, vous dis-je... Alors, donnez-vous en à coeur joie en vous inspirant par exemple des itinéraires décrits dans Treks en Asie pour partir à l'exploration du fin fond oriental de cet ex-royaume du Mustang.

La porte d'entrée du far-east du Mustang : le canyon de la Chaka khola

Et pour finir ce billet.

Le Mustang subit, avec plus ou moins d'assentiment selon le profil des habitants, une évolution très (trop ?) rapide. Pour l'amoureux du Népal qui s'est toujours dit qu'il irait un jour visiter cette région (mais pour qui le prix du permis est incompatible avec ses possibilités financières...), je ne saurais trop que le mettre en garde que le pays qu'il a idéalisé dans son esprit depuis tant d'années est en train de vivre, du moins dans sa partie ouest, ses dernières années d'authenticité. Les lopas affirment qu'ils ne transigeront pas pour préserver leur culture et leur patrimoine. Les clubs des jeunes (youth clubs) présents dans chaque district sont très actifs sur ce point, mais jusqu'à quel point ? Ils sont en train de négocier avec le ministère népalais du tourisme une baisse significative du prix du permis (demandant de passer à 200 USD et surtout sans limite dans le temps...). Mais auront-ils le poids nécessaire et suffisant pour s'opposer aux visées mercantiles de leurs businessmen, à celles du gouvernement népalais qui rêve (enfin, un rêve..., bien plus que cela en fait puisque les travaux en cours sont financés par un emprunt bancaire d'un montant démesuré !) d'ouvrir cette grande route commerciale nord-sud avec le voisin chinois, et aux visées des touristes motorisés ? Ce dernier point a été mis en exergue cette année au moment du festival bouddhiste Tiji à Lo Manthang : quelques unes des personnes motorisées qui ont assisté aux trois jours de fête se sont comporté comme des iconoclastes venus assister à un spectacle haut en couleurs mais sans respect pour les lopas, pourtant c'est à eux que la fête s'adresse... Des invectives entre touristes, un non-respect des danseurs et l'occupation de places réservées aux religieux, entre autres. En 2012, j'avais assisté à Tiji : il y avait autant de monde qu'en 2019 mais le profil des touristes était totalement différent et le comportement à l'opposé. Cette année, il y en avait quand même très peu qui avait fait le parcours à pieds ! Et ça changeait tout...

Lo Manthang : 2e jour de Tiji

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