Retour du Haut-Dolpo

La traversée du Haut-Dolpo (août 2017)

De l'intérêt de solliciter la bienveillance des dieux par la pose de drapeaux à chaque passage de col...


A la demande de mon ami David Ducoin, j'accompagnais cet été 2017 un groupe de 5 personnes sur un trek assez exceptionnel en termes de découverte et d'engagement pour l'agence lyonnaise Tamera. Elle a été la seule au monde à faire partir un groupe de trekkeurs pour une traversée du Haut-Dolpo au Népal. La raison invoquée ? La fermeture de l'altiport de Juphal pour cause de travaux... Il est vrai que l'info a de quoi rebuter une agence de trek ! Mais pas nous, vous allez voir...

On souhaite parcourir la région népalaise la plus enclavée qui soit :
- pas de routes d'accès,
- des liaisons aériennes dangereuses et aléatoires (les petits avions doivent franchir la barrière de l'Himalaya à plus de 5 000 m à cet endroit...) et d'autant plus lorsque la piste de l'altiport n'est pas en conditions. De toutes les manières, cette année, il était fermé, un point c'est tout !
- et « cerise sur le gâteau », c'est l'été et au Népal c'est la période de la mousson. Elle peut être légère (les agriculteurs sont mécontents) mais aussi très marquée (là, ce sont les touristes qui sont chafoins...) On pourra se rendre compte à notre retour que cet été 2017 le Népal a subi de gros cumuls de pluie qui ont occasionné d'énormes dégâts dans le sud du pays.

Champ de sarrasin à Sugugaon

Avis de travaux à Juphal :

Six semaines avant le départ, nous apprenons la fermeture de l'altiport. Nous pesons le pour et le contre des solutions alternatives :
- renoncer... Non !
- se faire déposer en avion à Jumla mais il faut une semaine entière pour rattraper l'itinéraire prévu du côté du lac Phoksumdo. Il ne va plus nous rester grand chose de la traversée...
- faire le trajet à l'envers ? Partir de Jomosom, pourquoi pas mais... une fois à Dunaï que fait-on ? Descendre à pied les dangereuses gorges de la Thuli Bheri khola (6 jours minimum pour retrouver la « douceur » des arrière-cours des cafés de Katmandou dont 2 jours de jeeps et de bus à parcourir des pistes rendues glissantes par les cumuls de pluie...) ou franchir le Jang La et rejoindre la route à Darbang (là, ce sont au minimum 10 jours à ajouter au périple d'un trajet plus sécuritaire).
- et l'hélico ? Assurément cher et comme on le verra aléatoire aussi... Plus cher, oui, mais pas exagérément : en réunissant le poste financier billets d'avions, en concédant un retour en minibus de Pokhara à Katmandou au lieu et place de l'avion, etc. David et Dhane Gurung, le directeur de l'agence locale Happy Yeti, arrivent à pratiquement équilibrer le budget (à quelques centaines d'euros près).
 

La solution « hélico » est retenue :

Notre groupe est composé de 6 personnes. Du fait des crashes successifs des hélicos gros porteur au cours des années précédentes, il n'y a donc plus d'offre commerciale disponible de ce type permettant d'emmener un groupe entier et ses bagages. On doit se rabattre sur une flotte ne comportant que des petits modèles : 6 personnes, c'est la charge maximale acceptable pour un hélico Eurocopter avec 6 à 7 kilos de bagages chacun. Sans le "gros sac", pas de quoi assurer un confort correct (le duvet et les vêtements chauds) pour le trek itinérant et en plus sous tente ! Il va donc falloir organiser une deuxième rotation d'hélico pour acheminer les bagages sans certitude qu'elle puisse se réaliser à la suite de la première... Et, pour rester dans des coûts acceptables, il va falloir trouver sur Katmandou 3 clients qui ont la volonté de visiter le Dolpo à cette période. A Katmandou, en été, il y a peu de touristes et encore moins de trekkeurs. C'est pas gagné... Dernier point et pas des moindres : un hélico ça vole à vue ; si le brouillard se met de la partie le long des 300 kms du parcours, on multiplie la malchance par deux de ne pas pouvoir entrer au Dolpo. Et c'est malheureusement ce qui s'est produit pour un groupe Terdav qui est resté bloqué à Pokhara alors qu'ils souhaitaient se rendre au bas Dolpo...


La chance nous sourit pour la première fois :

Les arrivées des participants depuis l'Europe se sont échelonnées sur toute la journée de dimanche jusqu'à une heure avancée. On apprend vers 21h que la première rotation s'effectuera le lendemain matin à l'aube du fait d'une fenêtre météo conciliante (juste entrebâillée, la fenêtre...). Ca laisse peu de temps pour séparer le contenu des bagages en deux parties : l'essentiel des affaires de randonnée que l'on va emmener en bagage hélico, le « superflu » dans le gros sac qui sera acheminé par la deuxième rotation. Si cette dernière ne peut pas s'effectuer dans la foulée de la première, on pourra tout de même commencer à marcher pour s'acclimater et on attendra l'arrivée des bagages sur les rives du lac Phoksumdo. La première rotation se déroule parfaitement : le groupe est acheminé par Mike, un ancien pilote américain des Marines, qui louvoie entre les paquets de nuages et les grains pour nous déposer sains et saufs à Dunaï. On est au Dolpo ! Mais pas nos bagages...

A bord de l'hélico avec Mike...

Pas de bonnes nouvelles côté météo pour l'après-midi mais aussi pour les deux jours qui viennent : après une après-midi de repos à Dunaï, on exécute le plan prévu à savoir la remontée en 3 jours jusqu'au lac Phoksumdo avec le juste nécessaire. Sur place, le staff népalais a déjà acheminé la nourriture depuis Katmandou, les tentes, les gamelles sont louées sur palce à Dunai... Eux sont prêts ! Nous aussi mais avec nos seules affaires de randonnée et bien peu de possibilités de changes. Dans la bonne humeur et en apprenant jour après jour lors des communications par téléphone satellite que l'hélico n'avait pas pu décoller (mais qu'on avait trouvé 3 clients d'une agence pour compléter la charge), on s'enfonce dans les gorges de la Suli khola immergées dans la forêt primaire. Ambiance, ambiance ! Le soir, on loge chez l'habitant, on réunit quelques couvertures (habitées elles aussi...) mais comme on dit « il y a pire... »

 

Au lac Phoksumdo :

Attente... On commence à bien connaître le village de Ringmo et ses habitants. Cela fait deux jours que l'on est bloqués ici et voici qu'arrivent nos bagages, acheminés par 4 porteurs qui ont fait la liaison Dunai - Ringmo en deux demi journées. Nous, ça nous a pris juste 3 jours... Ils sont trop forts ! Sur notre jour par jour on n'a en fin de compte qu'une journée de retard. Nous redessinons l'itinéraire pour rattraper ce retard au plus vite (on supprimera à regret le détour par Bhijer) et nous nous focalisons sur le contenu du voyage, délivrés de la bassesse des problèmes existentiels...

Le lac Phoksumdo


C'est parti !

La porte d'entrée du Haut-Dolpo nous met de suite dans l'ambiance : un chemin-balcon assez étroit tracé dans une falaise 20 mètres au-dessus de l'eau. Rappelez-vous l'image du yack tombant dans le lac, l'une des dernières séquences du film « Himalaya, l'enfance d'un chef ». C'est là, et nous sommes en train de marcher sur ce sentier, précisément... Les chauds rayons du soleil qui nous inondent depuis ce matin disparaissent une fois de l'autre côté du lac et une belle averse nous refroidit littéralement au moment du lunch. On se réfugie sous une tente nomade, nous mettant de suite dans l'ambiance du Dolpo, son peuple d'origine tibétaine, la fumée âcre du poêle dans lequel brûlent des bouses de yack, les étagères remplies de cannettes de bière Lhasa (par ici, pas mal de produits de bouche arrivent de Chine par les caravanes de yacks). Puis le soleil revient. Chaque jour, à deux ou trois exceptions près, on aura le droit aux quatre saisons, sauf la neige... Deux jours après notre départ de Ringmo, on franchit le premier col de notre périple, à 5350m ça laisse le souffle court ! A l'étape, on prendra le temps de s'imprégner de l'ambiance qui règne à Shey Gompa, le « Lourdes » des bouddhistes du Dolpo, si l'on peut dire... On va changer de vallée mais c'est le même accueil lorsque l'on traverse un village (oh, quelques maisons parfois...) ou un campement de nomades. Les locaux se plient en quatre pour nous faire plaisir : qui en nous faisant déguster leur production de fromage frais de yack ou de chèvre, qui en nous invitant à boire un thé, ou tout simplement pour le plaisir de rencontrer ces « gens qui arrivent du bout du Monde »... alors que pour nous ce sont eux « les gens du bout du Monde » que nous sommes venus rencontrer..

 

D'autres moments forts ?

La région est le lieu d'attache de la religion pré-bouddhiste Bön datant du VIIIe siècle. Nous pénétrerons dans de minuscules monastères où la taille de la salle de prière ne dépasse pas les 20m². Mais aussi, nous rendrons visite à la gompa de Saldang pour laquelle le peintre Norbu a entièrement réhabilité les peintures murales dans son style propre, aux formes douces et toutes en circonvolution.

Détail des peintures de Norbu à la gompa de Saldang

Nous longerons des murs de manis (des empilements de roches gravées de mantras placés au milieu des chemins), parfois pendant des kilomètres. On contournera les chörtens par la gauche (dans la majorité des cas...) mais aussi par la droite (lorsqu'ils sont Böns) mais comment donc les reconnaître ? On échangera des sourires avec les petits, les grands aussi et les anciens à la peau parcheminée, usés par le froid et l'âge. Dans la vallée de Saldang, nous devrons laisser la place lorsque des dizaines de caravanes de yacks et de mules viendront nous croiser sur les chemins étroits tracés à flanc de falaise au risque d'y laisser sa vie : il faudra choisir entre mourir écrasé contre la falaise ou explosé sur le lit de galets 20 mètres plus bas... (je rigole!) On croisera de nombreux groupes de mouflons et de bharals. On se laissera survoler par des vautours-fauves à l'impressionnante envergure. Et on passera un long moment avec Jojo, le pyrargue de Chharka Bhot, en train de choisir la consistance de son dîner...

Jojo a pris son envol...

Et on adorera traverser les rivières sur un pont quel qu'il soit (passerelle métallique, trois madriers joints, tronc d'arbre, etc.) sauf que cela ne se sera pas produit souvent. On aura pas mal chaussé les sandales aquatiques en fin de compte... On se souviendra aussi de la longue remontée le long de la Thasang khola en se demandant après chaque courbe ce qu'il pourrait bien nous attendre derrière : falaise abrupte, reptation dans de l'eau glacée, bain de boue, rencontre fortuite avec une caravane de yacks qui fonce droit devant elle dans notre direction... On se gavera de cèpes et de rosés des prés (le temps légèrement humide prédisposait bien à la cueillette...). On se souviendra longtemps de l'avant-dernière étape dans la nature (et dans un brouillard à couper au couteau...) où l'on s'est posé le soir dans un "caravanserail" (je ne trouve pas d'autre mot qui qualifierait mieux cet endroit) situé en plein milieu du plateau désertique entre Sangta et Kagbeni. Cet endroit est le point de rencontre des caravaniers qui s'y retrouvent pour passer la nuit avec leurs dizaines de mules, eux qui commercent à longueur d'été entre le Mustang et les vallées reculées du Dolpo. Ambiance bon enfant et un plaisir commun de partager des moments incroyables de convivialité à la faible lueur des bougies même s'il fait humide, frais et que les mules sont un peu bruyantes... On appréciera bien entendu que la couche nuageuse se déchire soudainement pour laisser apparaître comme par miracle une vision panoramique du Mustang.

Le Mustang se découvre (enfin...) alors que l'on descend sur Kagbeni

Par contre, on ne retiendra absolument rien des sublimes paysages promis sur la brochure commerciale lors du franchissement du dernier grand col, le Jungben La à 5 555 m, immergés que nous étions dans la purée de pois comme rarement ; et dire que le Mukot himal et la chaîne des Dhaulagiris nous y attendaient, ce sera pour une prochaine fois, c'est sûr ! Heureusement qu'une éclaircie subite nous a permis d'entrevoir les plateaux du Mustang alors que nous entamions la descente sur Kagbeni ; il était, là aussi, annoncé sur la brochure commerciale que, comme toutes les autres, « c'était peut-être la plus belle journée du trek... ». En photo ci-dessous la projection virtuelle au ras du sol par Google...

Panorama virtuel depuis le jungben la commente
 

La réussite d'un trek, c'est une histoire d'hommes... et de mules aussi :

On ne devra pas oublier le niveau de prestation du staff népalais, les hommes d'abord avec un cuisinier hors pair, ses kitchen-boys toujours au travail, les assistants de route attentionnés à la cadence de marche et règlés comme du papier à musique, aux 2 muletiers et leurs 9 compagnes très sérieuses et travailleuses même si la nuit il leur prenait d'aller faire un tour sur le chemin du lendemain (mais sans les charges...), tout ce « beau » monde ordonnancé de main de maître par le sirdar de l'expédition, Dhana Gurung, facilitateur et débrouillard, un vrai pro, quoi ! Notre groupe était composé de personnes aux caractères divers (comme souvent...) mais qui a réussi, tout au long de ce mois de villégiature dans une région très peu touchée par le modernisme, à garder une convivialité, une unité et un respect de l'autre. Sympathie et compréhension, c'est ce que l'on espère émuler : il est vrai que les petits groupes proposés par Tamera sont un gage de réussite !

Raju Gurung


Mais revenons un moment à la supposée puissance spirituelle des drapeaux...

Sortis du sac à chaque passage de col et déployés au vent, ils ont assurément permis que nous attirions la bienveillance des dieux jusqu'au bout du périple. « Ki Ki So So La Gyalo » qu'ils déclament par ici ! Arrivés à Jomosom la veille, ce matin de départ (instant toujours théorique au Népal...) les conditions météo ne sont pas exceptionnelles : vent du sud de 50 km/h, gorges de la Kali Gandaki bouchées par de méchants nuages et à l'autre bout brouillard à Pokhara. Aucun avion ne viendra aujourd'hui, me dis-je, fort de mon expérience de plusieurs années de voyage au Mustang. Dhana et moi nous apprêtons à nous rabattre sur la liaison routière vers Beni, beaucoup plus dangereuse que l'avion car sujette à des éboulements subits de pans de falaises entiers à cause de la pluie. Et une rumeur se fait pressante à Jomosom : un avion est en chemin ! Nous sommes prévus sur la deuxième rotation de la journée, qui sait, ça va tenir ? Le premier avion se pose et repart très rapidement. En sera-ce fini pour aujourd'hui ? Après un moment de doute à scruter plus que nécessaire les gros nuages qui bouchent l'horizon au sud, on est appelé par le responsable d'escale de l'aéroport à venir fissa rejoindre la salle d'embarquement car Yeti airlines a décidé de faire décoller un deuxième avion de Pokhara. Mais il va falloir se dépêcher, nous annonce-t-il, car le créneau est aussi ténu qu'un fil de soie. De mémoire, je n'ai jamais assisté à un débarquement / embarquement aussi rapide sur cet altiport : 5 minutes chrono. Décollage immédiat, quelques turbulence au départ puis un peu de rase-mottes et de frôle falaises dans les gorges de la Kali Gandaki avant de franchir le col de Ghorepani à belle hauteur (au moins 20 mètres au-dessus de la cime des arbres...). Une fois à Pokhara, retour sans encombres sur Katmandou par la route, un peu long certes puisque jour de fête des femmes, Teej, avec plein de monde dans les villages, des femmes vêtues de saris plus rutilants les uns que les autres, et aussi des centaines de camions à la queue leu leu sur les 170 kms la Privithi Highway. On pouvait enfin « se payer » ce dont tout un chacun avait rêvé pendant le trek : déguster le superbe Chateaubriant de 900g du Mountain Steak House accompagné de nombreuses bouteilles de Gorkha Beer (elle a un peu plus de consistance que la lavasse chinoise...).

En tout cas, même si ce n'est pas scientifiquement attesté, il n'y a rien qui prouve le contraire à savoir que les drapeaux que nous avons égrenés tout au long du parcours nous ont bien servis à attirer la bienveillance des dieux de l'Himalaya et nous ont protégés lors de notre entrée, notre traversée et jusqu'au franchissement de la porte de sortie de ce haut Dolpo (celle qui se trouve à flanc de falaise et qui ne mesure qu'1m de large...) en temps et en heure...

Nepalo-tibétain (ou tibeto-népalais...) à Tora Sumna

Et pour finir ce billet :

Un voyage d'exception comme celui-là, on ne le garde pas pour soi : on aimerait tant que les amoureux du Népal ou plus généralement des contrées isolées suivent vos traces. C'est pourquoi j'ai mis en ligne, comme à l'accoutumée, le topo sur le site. J'ai inséré dans le jour par jour les Diaporamas qui vont vous permettre de visualiser les espaces que je vous décris mais aussi d'apprécier la qualité des sites religieux visités. Etienne Principaud a commencé un travail important sur la religion Bön : il crée des documents explicatifs que j'insère dans le jour par jour mais également dans la sous-rubrique Préparatifs au fur et à mesure de leur parution sous forme de PDF pour aider à la compréhension de la signification des peintures et des statues.

Enfin, si vous souhaitez que je vous précise des points restés obscurs sur l'itinéraire suivi ou les passages empruntés (il se peut que je n'aie pas été assez clair dans mes écrits...), n'hésitez pas à me solliciter au travers de la rubrique Contact. Et n'oubliez pas : le Dolpo, comme le Mustang, c'est mââââgique...!

Mur de manis à proximité de la gompa de Dho Tarap

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